Un
flocon de neige au soleil
Extrait N°
1


Dans une formule froide et autoritaire
qui laissait croire à une grande rigueur d'organisation,
la convocation au tribunal exigeait notre présence à
huit heures très précises, sous la menace qu'un retard
pouvait faire subir au traitement de l'affaire et sans cette souplesse
de ton que l'on doit réserver aux comparutions en correctionnelle.
Monsieur le juge arriva vers onze heures, dans une série
de petits pas piqués exactement mesurés pour obtenir
un air affairé sans pour autant le faire avancer plus vite.
Aussitôt, une basse-cour de dindonneaux inscrits au barreau
vinrent frétiller des rémiges et déployer leurs
ailes noires pour glouglouter à l'éminence leurs hommages
matutinaux. Les plus soucieux de leur carrière se pliaient
dans une éreintante condescendance accompagnée d'un
" mes respects monsieur le président " ;
les plus assurés se limitaient à un rude "
bonjour monsieur le président " ; sans doute empressés
de démontrer fidélité et allégeance,
les dévots s'époumonaient d'un tonitruant "
bonjour président " avec sa variante affective "
bonjour mon président " ; et enfin, une pétarade
familière de " bonjour cher ami " dont le
cher président avait certainement le plus à craindre.
Quand la justice eut fini de faire ses rots, monsieur le juge s'engouffra
par une porte dérobée et on ne le revit plus jusqu'à
l'audience.
Comme souvent les hauts lieux de l'administration, on prétendait
au travail dans une architecture conçue pour l'apparat. Aussi
le vieux palais s'en trouvait-il charcuté de multiples transformations
bricolées en vue de nouvelles commodités. La salle
des pas perdus avait été aménagée sur
une belle surface couvrant tout le palier du premier étage
et une mosaïque de carreaux noirs et blancs en bornait symboliquement
l'espace.
Malgré les blessures de l'âge, les stigmates des opérations
esthétiques et des rafistolages fonctionnels, l'édifice
cacochyme conservait encore toute sa dignité. L'escalier
d'honneur fanfaronnait sous l'aisance de sa volée, à
la fois grandiose et austère, comme si le faste du Lido eût
été corrigé par un bizut des beaux-arts à
l'imagination asthénique ; d'immenses portes à double
battant flattaient les hauts murs blancs de leur superbe malgré
des petites plaintes de crapaudines arthritiques, et le plafond
en coupole amplifiait une réverbération de cathédrale
au point de donner à une flatulence le relief sonore d'un
coup de tonnerre. Cette démesure ostentatoire, parfois grotesque,
semblait pourtant me promettre les vertus de sérénité
et de rectitude que j'attendais de la justice, par cette même
séduction dolosive de l'escroc qui tient son crédit
de la bonne coupe de son costume. Cette dimension solennelle prenait
grâce à mes yeux puisque, même à Saint-Louis,
la majesté d'un chêne avait paru nécessaire
pour rendre la justice, alors qu'au pied d'un roseau vulgaire il
n'eût réussi qu'à se geler les orteils et à
s'enrhumer, anecdote inflammatoire que les manuels d'histoire de
France n'auraient jamais retenue.
Kathleen était arrivée peu de temps après moi.
On avait entendu un pas irrégulier gravir les marches de
pierre à coups de talons arythmiques, des coups secs de piolet
d'alpiniste tâtonnant dans la roche une fissure capable d'assurer
une escalade. Quand elle apparut, on s'étonna qu'une si frêle
constitution puisse causer autant de vacarme. Inconsciemment, par
étourderie, un peu rougissante, elle avait tourné
la tête vers moi ; sciemment, par amertume, un peu pâle,
j'avais détourné la mienne vers le mur. Puis elle
s'était assise à côté de son avocate,
à l'autre bout de la salle, toutes deux combinant d'entrée
une attitude familière à la façon de deux collégiennes
se gaussant sur des rumeurs de cour de récréation.
Puis l'avocate s'était reprise, se retirant du jeu au profit
d'une contenance plus recueillie. Les doigts croisés sur
sa robe noire, à peine percevait-on de discrets mouvements
de lèvres. Très attentive à ces marmonnements,
Kathleen s'esclaffait sans que l'on pût deviner quelles pointes
d'esprit justifiaient une réaction hilarante. Narquoise,
elle jetait ponctuellement sur moi un regard oblique mesurant l'impact
de cette saynète impromptue sur mon affaiblissement.
Dans un classeur à vues transparentes, j'avais soigneusement
rangé les pièces de procédure et les lettres
de Kathleen. Lignes secrètes, mots intimes, exhumation impudique
d'un florilège de confidences bien fragiles pour contrer
une batterie de vérités étouffées. Sans
l'avoir voulu, je m'étais aperçu que son épaisseur
et sa couverture noire intriguaient les deux acolytes. Alors j'en
jouais, le pressait contre moi, le posait sur mes genoux, les mains
à plat dessus, comme pour éviter que de lourds secrets
s'en échappent et renforcer l'illusion de mystères
terrifiants pour le maigre mais si jouissif plaisir d'allumer cette
petite frayeur qu'on se plaît à lire dans les yeux
de l'adversaire.
L'histoire
Présentation
Extraits 2
Extraits 3
Florilège