Nous
menions une vie moelleuse et câline. Le couple apprenait à
muscler sa tolérance par de multiples exercices quotidiens
d'assouplissement du caractère. Kathleen devait accepter
mes lectures silencieuses sans suspecter une bouderie, et moi ses
explorations picturales sans me plaindre des taches et des émanations.
La vie communautaire éduquait à la mansuétude.
Je l'avais admis une fois pour toutes : la femme que j'aimais ne
mentait jamais, elle rendait la vérité plus originale,
c'est tout. Ses ablutions matinales étaient prioritaires
et elle pouvait y consacrer plus que le temps nécessaire
; quand on a fait l'amour une fois dans sa vie avec une dame aux
replis douteux, on est beaucoup plus compréhensif à
l'égard de celles qui restent trois heures dans une salle
de bains.
Comme souvent les femmes enceintes, elle était resplendissante
et portait bien les formes de l'amour. J'aimais embrasser son petit
ventre rond, l'effleurer indéfiniment, et susurrer des mots
tendres à ce que nous appelions, par neutralité, le
bébé. Le ftus, dit-on, perçoit les bruits
du monde qui l'entoure et sa première mémoire en conserverait
la trace. Certains parents cherchent alors à programmer leur
loupiot en lui volant déjà l'émotion de ses
propres découvertes. Les uns infusent de la musique classique
à un avorton qui se limitera à jouer La Lettre à
Elise d'un seul doigt, ce qui sert très peu dans les rassemblements
techno ; d'autres l'abreuvent de langues étrangères
superflues à l'accomplissement d'une carrière de pizzaïolo.
Alors nous, plutôt que de lui réciter la table de multiplication
pour préparer son entrée à Polytechnique, nous
avions spontanément préféré l'initier
au raffinement sensuel par la force de nos étreintes qui
restituaient toute la puissance de notre conviction. Et je crois
bien que quarante-huit heures avant l'accouchement, nos bonnes intentions
pédagogiques s'exprimaient encore.
Ma seule peine était de vivre continuellement sous la hantise
de son humeur filipendule que la moindre pichenette involontaire,
une parole, un mot pris en contresens, ou même ne rien dire,
pouvait nous faire basculer, en une fraction de seconde, de la sérénité
au drame. Cette appréhension me renfermait sur moi-même
avec cet air absent de l'autiste qu'elle détestait.
Je regrettais aussi de ne jamais pouvoir l'accompagner chez le médecin.
Elle en était toujours d'accord mais, au dernier moment,
s'arrangeait pour consulter sans moi ou rendait ma présence
impossible en chamboulant les rendez-vous. J'étais tenu à
distance des examens, des résultats, et tout paraissait s'organiser
pour que je me sente techniquement - si je puis dire - étranger
à cette histoire pourtant un peu la mienne.
Kathleen ne confiait ses secrets de femme qu'à sa mère
au cours de longues conversations téléphoniques dont
elle sortait généralement bouleversée. J'aurais
voulu l'aider et je ne pouvais que la regarder s'épuiser,
se démêler seule avec la nature. Après l'euphorie
amoureuse qui avait suivi le désir de l'enfant, je me culpabilisais
de ne rien pouvoir partager des contraintes alors que j'avais tout
partagé du plaisir. Je l'enviais d'avoir été
mère au premier jour de sa grossesse. Ma paternité,
forcément confidentielle, devait s'armer pour neuf mois de
passivité, ne pouvant s'épancher qu'au travers des
caresses du soir et de tendres attentions qu'elle repoussait la
plupart du temps, ne supportant pas d'être traitée,
disait-elle, comme une impotente ou une débile. Alors, aux
heures de déprime, je languissais dans une chiffonnade de
sentiments moroses, entre impuissance et inutilité. Certains
jours, je me sentais aussi peu concerné qu'un client de la
banque du sperme volontairement écarté d'un placement
couvert par l'anonymat, avec l'impression de n'être rien d'autre
qu'une simple formule plus économique que l'insémination
artificielle.