Extraits du roman
Un flocon
de neige au soleil

A
quoi sert d'écrire ?
J'écris parce
qu'une pierre tombale n'est pas assez grande pour y graver tous les
mots que je voudrais laisser derrière moi.
Être
père
On peut développer
toutes les théories que l'on veut, être une mère
ou un père c'est tout simplement être là.
Donner
envie
La mort peut me prendre
à tout moment, je me presse d'affriander ma fille, d'entrebâiller
des portes de hasard qu'elle aura ou non la curiosité de pousser
plus tard. L'envie, je veux lui donner l'envie, l'appétit de
toutes les belles choses qui ouvrent l'esprit. Et je suis jaloux de
ce fumet qui un jour, quand je ne serai peut-être plus là,
lui donnera faim.
Trop
aimer
C'est à un
échec que je dois ma plus belle réussite. Durant toutes
ces années, on m'a souvent reproché de trop aimer ma
fille. Je ne sais pas ce que signifie trop aimer. Le manque
est une souffrance, plus rarement l'excédent. L'abus d'amour
serait-il nuisible à la santé ? Il m'étonnera
toujours ce monde à cet égard si vide et qui pourtant
redoute le trop-plein. Comment prétendre qu'un enfant est trop
aimé ? Voulaient-ils dire que je t'étouffais ? Voulaient-ils
dire que ma vie d'homme disparaissait inutilement à ton profit
?
Instinct
paternel
Ce n'est pas la femme
qui se grandit dans la conception, c'est l'enfant qui se sacralise
par la naissance. Se réaliser autour de ses responsabilités
parentales, se dévouer chaque jour aux bonheurs quotidiens
du petit de l'homme, transcende notre fragile condition humaine, et
c'est là précisément que réside le caractère
sacré de l'enfant. Les mères adoptives apportent chaque
jour la preuve que la fibre maternelle trouve son énergie dans
la persévérance de l'amour et non dans la souffrance
ponctuelle de l'enfantement.
Sur une volonté de la nature, l'homme ne tient qu'un petit
rôle procréatif. Cette figuration ne lui aura finalement
coûté qu'un vulgaire plaisir érectile face à
l'immense douleur maternelle et suffit à le présumer
léger, insouciant, voire irresponsable. Au contraire de ce
stéréotype, ma vie d'homme disparaissait à l'arrière-plan
d'une seule préoccupation : ma fille.
Sous l'influence de mon éducation et des idées reçues
qui traînent dans l'inconscient collectif, je me trouvais presque
anormal de réagir sous l'emprise d'un instinct dit maternel.
C'était un entrelacs d'impulsions disparates, une fixation
affective, des angoisses silencieuses, une conscience féminine
aiguë socialement contraire à la nature du mâle,
tout un désordre de sentiments diffus que l'intelligence restait
impuissante à gouverner. Cet instinct n'a pas son équivalent
masculin, ce qui devrait alerter les féministes tant cette
désolante absence de langage entérine l'idée
exclusive que chez la femme l'impulsivité l'emporte sur l'intelligence
du raisonnement. Je peux alimenter leur combat en témoignant
que l'instinct paternel existe bel et bien.
Circonstances exténuantes
Je la savais
peu enthousiaste dans son travail, non que le métier lui-même
lui déplaisait, mais pour la peine qu'elle éprouvait
à supporter les délires obsessionnels de son chef de
service, une vieille fille calaminée qui, avec l'insistante
complicité de Johnnie Walker, s'était persuadée
d'une vie antérieure qui l'aurait connue dame de compagnie
de Cléopâtre, ce qui ne profitait ni à son équilibre,
ni à la sérénité de son équipe
et moins encore à l'histoire de l'Égypte ancienne.
Façons
d'aimer
Au fond, sa
façon de mépriser les hommes, c'était de les
aimer.
Esthétique
de la caricature
On se
croyait d'un classicisme terne, on pensait s'encroûter dans
la petite vie bien tranquille de celui à qui il n'arrive jamais
rien, et voilà que les mots ébauchent le portrait-robot
d'un monstre, un redoutable individu digne de figurer en manchette
des journaux. Chaque détail est si bien noirci que des faiblesses
minimales et passagères se transmuent en tares rédhibitoires.
Demander l'heure devient de l'inquisition, prendre quatre cuillerées
par jour de sirop contre la toux fait de vous un ivrogne, et se limiter
à ne faire l'amour que le samedi soir serait dénoncé
par les uns comme une indifférence et retourné par les
autres comme de l'obsession sexuelle.
La première épouvante passée, la caricature de
ce type qui m'était étranger me faisait miroiter une
certaine esthétique de la marginalité, une sorte d'éthylisme
romantique qui me parait subitement de la séduction de l'aventurier,
moi qui n'avait que des contraventions pour dépassements horaires
de parcmètres à me reprocher. Ce vieux loup racorni
et rustre, pochard emmuré dans ses brumes de whisky, l'arme
de chasse au pied, et qui devait même culbuter sa femme dans
la boue en lui enfonçant les ongles dans les fesses, bon Dieu
! ça m'excitait ! il y avait de l'Hemingway là-dedans
!
Je
décide, donc je suis

Les visites à
ma fille se passaient donc sous sa haute surveillance selon une cadence
imprécise, quand elle le voulait, quand elle en avait le temps,
quand ça l'arrangeait. Manipuler les émotions, torturer
les sentiments, arbitrer leur fréquence, doser leur intensité,
elle adorait ça, elle existait. Fatigué de lutter, de
m'épuiser en d'interminables négociations, je m'abandonnais
au rituel de cette fatalité : la douleur de l'enfantement donnait
à la mère un droit naturel d'exclusivité duquel
le seul plaisir démérite du père m'écartait.
Elle savourait ces moments pour la double autorité qu'ils lui
permettaient d'exercer, sur sa fille et sur moi, sans manquer la cruauté
de préciser qu'elle ne cédait pas pour mon plaisir,
mais uniquement parce que la petite réclamait son père
; c'est ainsi qu'une fraîche innocence de deux ans la rappelait
à sa dignité de mère.
Le
mensonge, un art difficile
Du rouge purpurin
des cerises pourrissantes, le vernis des ongles s'écaillait
et tombait en plaques. La peau squamée était vineuse,
brûlée sous la violence d'un soleil abusif, violacée
par endroits à cause de la pression d'une découpe trop
fantaisie, inconvénient orthopédique de la mode quand
on veut résister à l'âge dans des chaussures de
midinette ; le poids du corps boursouflait le bord extérieur
de la plante qui s'affaissait en un bourrelet crevassé qu'une
semelle déformée par une marche clopinante basculait
dans le vide. Décidément, pensai-je, si la vérité
abandonnée à sa plus simple candeur ne demande qu'à
se laisser prendre sans effort, le mensonge est un art bien difficile
qui doit s'entretenir tous les jours.
Java-blues
Je
me sentais humainement impuissant à sauver du naufrage un être
qui non seulement ne souhaitait plus rien de moi, mais qui aurait
profité de ma main tendue pour s'enfoncer davantage. En un
raccourci facile, on me renvoyait au fameux baby-blues copieusement
crédité de ce qu'on ne parvient pas à expliquer
; le blues, chez Kathleen, s'exécutait quand même sur
le tempo d'une java.
Aimer
est un art
" A quoi comparer
le plaisir de l'amour, petit Rémi ? " demandait un jour
Kathleen. - Il n'y avait pas de réponse universelle, chacun
reconnaît ses propres équivalences. Aimer est un art.
Un art qui, contrairement à la flûte à bec, parvient
au génie s'il vise le dépassement d'une technique jamais
apprise. Aimer, c'est peut-être improviser un air de jazz :
on pose une ligne mélodique sur une rythmique muette, et l'invention
du reste échappe, les doigts courent tout seuls par touches
légères, la partition est invisible, le cerveau se remémore
ou inaugure, les notes oscillent entre ciel et terre, se mêlent
de peindre, écrire, sculpter, de retenues en abandons, de paroles
en silences. Sans cette sensibilité d'artiste, aimer n'est
rien d'autre que mitrailler sa partenaire de petits coups mécaniques
semblables aux secousses expéditives d'un vulgaire caniche.
Net
à payer

Peut-être que
la vie est le prix à payer pour obtenir le droit de mourir.
Du fond de la terre une angoisse m'appelle.
Quelque chose de moi s'évapore.
Tel ce flocon de neige éphémère, trop fragile
pour affronter les violences du monde, et qui se croit si peu utile
à l'ordre de la nature qu'il disparaît sous la boue,
sans voir l'innocente petite herbe qui revivra pourtant de son eau.
C'est
un petit bonheur...
On est vraiment heureux
le jour où l'on renonce à convoiter des bonheurs improbables
tout en espérant qu'ils demeurent toujours possibles.
Salle
de justice vue d'en bas
Luminance anémique
d'une église à l'heure des vêpres. Pour que l'on
croie joyeusement en elle, la sérénité se donne
un air sinistre. Une brume urineuse éclaire un cénacle
de corbeaux. Trois juges, une greffière. Au-dessus de leur
tête, Marianne en soutien-gorge exhibe l'emplâtre mamelu
de la République, une, décolletée et indivisible.
A
chacun sa mère
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Maternité,
Chana Orloff,1914, musée du Louvre, Paris.
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Incroyable anachronisme,
l'évolution des murs interroge déjà nos
sociétés sur l'opportunité de confier ou non
des enfants à des couples homosexuels alors que l'égalité
capacitaire des pères à les élever n'est toujours
pas reconnue.
A entendre ces donneurs de leçons, les mères, toutes
les mères, seraient les garantes exclusives des équilibres
de la petite enfance qui font les merveilleux adultes que nous sommes.
En référence à ce discours spécieux, s'il
faut s'empresser de rendre hommage à la mère de l'abbé
Pierre pour les grâces de son fils, quel opprobre réserver
à la mémoire de Mesdames Klara Hitler et Avelina Pinochet
? Sont-elles responsables des mauvaises actions de leur rejeton ?
Apporteraient-elles la preuve de la faillibilité maternelle
?
Terrible tentation de notre temps que cette obstination à vouloir
absolument établir des normes pour la seule prétention
de délivrer des recettes.
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